Tanya Turton sur la guérison par l’art et la communauté

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Image fournie par : Shiann Croft

Tanya Turton (elle), qui habite la région de Toronto, est une entrepreneure, défenseure de la santé mentale et éducatrice en matière de bien-être. Elle est la fondatrice d’Adornment Stories, un organisme à but non-lucratif qui met en place des lieux de rencontre pour que les femmes noires, les fems* et les personnes non-binaires puissent se consacrer à leur bien-être et leur guérison par le biais de l’art, de la communauté et de la narration numérique. L’organisme a aussi des programmes qui donnent l’occasion aux jeunes d’être des leaders communautaires. Jeunesse, J’écoute rencontre ici Tanya afin d’en apprendre davantage sur les raisons qui l’ont amenée à fonder ce collectif et sur l’importance d’offrir des milieux au sein desquels les personnes noires peuvent s’épanouir.

*Fems est un terme inclusif de la communauté 2SLGBTQ+ utilisé pour désigner ceux qui se définissent comme des personnes de genres différents (non-binaires, non conformes au genre) ou qui adoptent d’autres identités. Le terme « fems » fait également référence à une position sociale et à des situations qui ne sont pas liées au genre. La définition du mot continue de changer et chaque personne peut s’y identifier de différentes manières.

C’est quoi, l’embellissement? Qu’est-ce que ça signifie pour vous?

Quand je pense à l’embellissement, je pense « décoration », et plus spécifiquement le fait de décorer son corps. Cela peut se faire avec du maquillage, en s’arrangeant les cheveux, en mettant du parfum ou par le choix de vêtements. Tout ce que nous ajoutons à notre corps, c’est de l’embellissement. Il ne s’agit pas de représentations traditionnelles ou stéréotypées de la beauté.

À travers l’embellissement, nous racontons une histoire aux gens pour qu’ils puissent mieux comprendre la façon dont nous nous percevons intérieurement.

Pouvez-vous nous parler de ce qui vous a poussé à vous lancer ?

Mon cheminement s’est fait naturellement, de par mes propres expériences.

Quand j’étais très jeune – j’avais environ huit ans – ma sœur ainée passait beaucoup de temps à s’arranger. Son maquillage, ses cheveux, le rituel complet. Tout pour « se préparer » (se « mettre sur son 31 »). Je passais des heures assise sur la toilette, fascinée par ce qu’elle faisait.

Ma sœur s’est suicidée lorsque j’avais 11 ans et je n’oublierai jamais comment je me suis sentie à ce moment-là. Quand je pense à sa vie, et à ce qu’elle m’a laissé… c’est tout relié à l’embellissement et aux liens que nous avons créés autour de cette activité. Ce fut ça, ma prise de conscience, mon point de départ.

Adornment Stories est né d’un atelier que j’ai animé à Toronto, à New York et à Détroit. J’étais émerveillée de constater le nombre de personnes qui racontaient des histoires semblables à la mienne. À Détroit, je me souviens très bien qu’une personne a raconté l’histoire de sa grand-mère aux soins palliatifs et la relation qu’elle entretenait avec son rouge à lèvres. Il y a eu un moment de connexion grâce à l’embellissement pendant cette période vraiment difficile. Particulièrement chez les personnes noires et les personnes de couleur, l’embellissement porte ses propres histoires de sagesse et de connaissances ancestrales.

Un groupe de dix personnes se tient à l’extérieur d’une pièce et regarde la caméra.

Photo : La cohorte 2019 d’Adornment Stories

Image fournie par : Rhandy Adolphe

Je crois que plusieurs échanges généraux à propos de la santé mentale et du bien-être peuvent être inaccessibles à certaines personnes parce que le langage utilisé est parfois difficile à comprendre et n’est pas toujours inclusif. Je crois aussi qu’il y a une idée fausse selon laquelle les personnes noires ne parlent pas de leur santé mentale. Je me souviens à quel point ma sœur valorisait l’embellissement et je pense à ce qui aurait pu se passer s’il y avait eu, à cette époque, des programmes et des endroits où elle aurait pu se reconnaitre, avec un langage et des moyens qui l’auraient touchée. Par exemple, le fait de se maquiller peut être un moment de méditation, de calme et de réflexion. D’ailleurs, la façon dont les gens parlent de leur bien-être n’est pas toujours la même.

À Adornment Stories, nous parlons de santé mentale, mais nous utilisons aussi l’embellissement comme un pont et un moyen d’avoir des conversations délicates dans des moments difficiles.

Chacun voit le monde à travers ses propres lunettes et sa propre expérience. Le dialogue sur la santé mentale peut être fluide et c’est à vous de décider ce qui vous convient ou ne vous convient pas.

Cet espace est vraiment nécessaire et les conversations sur le bien-être – en particulier pour les femmes noires et les fems – exigent une compréhension de l’histoire, de la culture et des mots qui leur sont propres.

Quels sont les médiums créatifs utilisés dans vos programmes?

En suivant les sessions « Adornment », les participants créent une exposition de cinq images en utilisant la photographie numérique. L’une des exigences est de fournir un autoportrait qui montre des éléments d’embellissement. C’est parce que je veux vraiment encourager les gens à réfléchir à l’embellissement, non pas du point de vue de la beauté ou des perceptions de la société, mais comme une occasion de nous amener à raconter des histoires. Dans la communauté noire, traditionnellement, la façon dont nous nous maquillons et même les différentes couleurs signifient différentes choses et font partie de l’histoire. Cette pratique est moins axée sur des idées particulières concernant la beauté que sur le fait de se sentir forte et de raconter des histoires à propos de nous.

Une collection de cinq autoportraits de Sanique Walters.

Images fournies et photos présentés : 2020 Virtual Exhibit for Adornment Stories par Sanique Walters

L’un des objectifs d’Adornment Stories est de « créer des milieux de soins collectifs qui rappellent aux gens qu’il ne faut pas se limiter à survivre, nous pouvons aussi nous épanouir ». Pouvez-vous nous dire ce que ça signifie pour vous?

Les milieux de soins collectifs sont très importants, car dans une culture qui nous crie de prendre soin de nous-mêmes, les gens peuvent ressentir une pression, comme si la seule façon d’accéder au bien-être est de comprendre ce que ça veut dire et de trouver un truc pour le faire par soi‑même. Je crois que c’est plus facile et plus efficace de prendre soin de soi dans les environnements de soins collectifs.

Lorsque l’environnement et les personnes qui nous entourent jouent un rôle catalyseur dans notre démarche, ça nous rappelle que nous ne sommes pas seuls.

Beaucoup d’entre nous, dans les communautés noires, viennent de foyers qui étaient en mode survie. De mon côté, ma mère et ma grand-mère n’ont pas eu le luxe d’avoir ce genre de conversations sur le bien-être. C’était juste impossible, parce qu’elles devaient essayer de se frayer un chemin à travers le racisme anti-Noir dans le contexte de cette époque. Il y avait certaines choses que les gens devaient faire, et c’était risqué de faire quoi que ce soit d’autre. Pour beaucoup d’entre nous, en particulier les millénaires, nous sommes maintenant ailleurs et nous pouvons avoir des conversations sur l’épanouissement et ne pas nous concentrer sur le strict minimum pour survivre, parce que nous avons des luxes auxquels les personnes noires n’étaient jamais habituées. Pour moi, l’épanouissement c’est une conversation sur la qualité de vie et le sentiment d’avoir des droits, et j’insiste sur ces mots. En tant que femme noire et queer, je n’ai jamais senti que j’avais des droits. Ça semble simple, mais pour beaucoup, c’est un concept radical.

Une bonne partie de l’histoire des personnes noires que les gens connaissent vient de situations de traumatisme ou de crise. Et qu’est-ce que ça veut dire de reconnaitre que nous ne sommes pas uniquement ça? Dans notre nature humaine, il y a de la beauté et des talents, et c’est un droit de naissance pour moi de m’épanouir.

Pourquoi est-ce si important de créer des lieux spécifiquement destinés aux personnes noires pour parler de bien-être? Qu’avez-vous appris par ces rencontres et à travers les endroits créés pour votre communauté?

Le plus grand changement que j’ai observé (et c’est la raison pour laquelle je fais ce travail) c’est de voir des personnes qui commencent à croire en elles-mêmes. Dans le programme, j’ai vu des personnes qui venaient de milieux où elles n’avaient jamais eu l’occasion de se montrer sous leur vrai jour. Il y a certains milieux où elles ont dû se couper d’une partie d’elles-mêmes. Par exemple, il existe des endroits où des personnes peuvent se présenter en tant que femmes et célébrer le fait d’être femme, mais où leur identité noire n’est pas célébrée. Ou bien elles peuvent fréquenter des lieux où leur identité noire est célébrée, mais pas le fait d’être une femme, etc.

Ce qui se passe est transformateur quand une personne se montre avec sa pleine identité et qu’elle est aimée et accueillie telle qu’elle est.

Nos ateliers permettent d’acquérir des compétences concrètes (comme l’apprentissage de la photographie, la prise de parole en public, etc.) qui renforcent la confiance en soi, mais c’est possible seulement si les personnes peuvent se montrer telles qu’elles sont. Ça peut être magique de permettre aux gens d’être ce qu’ils sont vraiment. Je pense que c’est le travail de base qui rend tout le reste possible. Les personnes peuvent se présenter de manière qu’elles n’auraient pas osé montrer auparavant et en se sentant plus proches d’elles-mêmes.

La transformation prend du temps et faire preuve de gentillesse peut permettre aux gens de voir leur humanité.

Un groupe de onze personnes sont dans une pièce et regardent la caméra en riant.

Photo : l’événement communautaire SACRED (2019)

Image fournie par : Fonna Seidu

Avez-vous des astuces pour les jeunes qui aimeraient intégrer un peu de joie et de bien-être dans leur vie? Quels petits gestes pourraient-ils faire pour commencer?

Je leur dirais ce qui suit :

Donne-toi le droit de trouver ta joie et d’explorer naturellement, par essais-erreurs. Autorise-toi à être ouverte d’esprit et donne-toi la permission de t’amuser et de voir ce que tu aimes.

Le meilleur moyen de le faire est de t’aventurer et d’essayer différentes choses sans t’attendre à être bonne ou à en faire une carrière. Les médias sociaux peuvent nous envoyer beaucoup de messages à ce sujet, mais ce n’est pas nécessaire que tout ce que nous aimons faire nous apporte de la popularité ou de l’influence. Et donne-toi la permission de refuser de faire des choses que tu n’aimes pas.

Ça peut être quelque chose comme « Je pense que j’aime la musique. Et si je prenais le temps d’écouter de la musique et de voir si ça améliore mon humeur. Est-ce que je me sentirais mieux? Plus en harmonie? Et si j’essayais de jouer de la musique… » Tu découvriras peut-être que tu aimes simplement écouter de la musique et que c’est ce qui te fait plaisir, mais ça fait partie du processus d’expérimentation.

Je crois vraiment aux plans de bien-être personnalisés. Une des premières choses que nous faisons à Adornment Stories est de créer un pot d’idées pour prendre soin de soi. C’est un pot rempli de bouts de papier colorés, et chacun représente une activité qui te plait. Les choses peuvent se bousculer, et dans ces moments-là, c’est difficile de se rappeler ce qu’on aime faire. Le fait d’avoir planifié des solutions peut nous aider à surmonter ces moments. En ayant préparé et mis des choses en place comme un pot d’idées d’autosoins, ça peut être aussi simple que de sortir un bout de papier. « Ce bout de papier me dit que j’aime me promener ou que j’aime lire, alors je peux le faire tout de suite. » Parfois, nous oublions simplement qu’il y a des choses que nous aimons. Le fait de voir un pot rempli de bouts de papier peut nous rappeler qu’il y a des choses qui peuvent nous apporter de la joie.

Tu peux en savoir plus et trouver des ressources pour favoriser ton bien-être ici (en anglais seulement).


Jeunesse, J’écoute tient à remercier Tanya Turton d’avoir partagé son histoire en soutien de la santé mentale et le bien-être des jeunes de partout au pays!

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